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Édouard Manet
sources :
LAROUSSE
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Peintre et graveur français (Paris 1832-Paris
1883).
Le
choix des maîtres
Plus encore qu'en Courbet, c'est en Manet que l'on perçoit les prémices de
l'art moderne. Et cela dans le développement d'une œuvre qui, à ses débuts,
participe encore par la technique et par les sujets de l'art traditionnel.
Enfant de la bourgeoisie cultivée, Manet doit, pour devenir artiste, lutter
contre les préjugés de sa famille. C'est après avoir refusé les études de
droit et avoir échoué deux fois au concours d'entrée à l'École navale qu'il
réussit à convaincre les siens. Mais si l'on accepte qu'il soit peintre,
encore veut-on qu'il ait un bagage technique sérieux. D'où, en
1850, le choix comme professeur de Thomas
Couture (1815-1879), qui, après avoir triomphé au Salon de
1847 avec les Romains
de la décadence, avait ouvert un atelier où il enseignait des
préceptes contre lesquels très vite Manet se rebelle. Déjà, celui-ci
pressent que l'art n'est plus une affaire de copies et de modèles déguisés
en divinités antiques, mais une appréhension directe de la vie, de la vie
contemporaine. Il ne rejette pourtant pas la leçon des maîtres. Non ceux des
ateliers, qui transmettent des recettes, mais ceux des musées. Son choix se
porte sur Titien, Véronèse, Giorgione (il se souviendra de ce dernier quand
il peindra le Déjeuner sur l'herbe),
Vélasquez et les Espagnols, et surtout Frans Hals, dont il aime la touche
large, sensuelle et nerveuse. Manet, par ailleurs, d'un voyage qu'il a fait
comme pilotin à Rio de Janeiro au temps où il préparait le concours de
l'École navale, a rapporté sinon des sujets, du moins des impressions, une
ouverture sur le monde, d'autres lumières qui, un jour, décideront de son
évolution.
Chef
de file des artistes indépendants et révolutionnaire contre son gré
Celui qui deviendra malgré lui l'étendard de la révolution picturale connaît
à ses débuts de peintre Baudelaire. Et cela a son importance : les deux
hommes jouent un rôle identique d'intermédiaire entre deux époques.
Baudelaire souffle à Manet l'un de ses premiers sujets
le Buveur d'absinthe (Ny Carlsberg Glyptotek, Copenhague), et
figure dans la première toile importante de l'artiste,
la Musique aux Tuileries (1860,
National Gallery, Londres). Totalement libéré de l'enseignement contraignant
de Couture (chez qui il est resté huit ans), Manet se livre à l'ivresse de
la lumière : spontanéité précoce dans la manière de rendre un spectacle
directement observé, et que la critique de l'époque confond avec un
barbouillage grossier qui « écorche les yeux comme la musique de foire fait
saigner l'oreille ». Déjà il est la proie des critiques et du public, qui le
vilipendent. Sa carrière sera jalonnée de scandales, d'un perpétuel
quiproquo entre ce qu'il est et ce qu'on fera de lui : un provocateur. Et
pourtant nul goût de ce genre chez un homme qui reste fidèle à son milieu,
aime la compagnie des jolies femmes, salonne et se trouve bien dans le
climat ouaté des cercles poétiques, dont celui de Mallarmé. Les futurs
« impressionnistes », qui sont avant tout les jeunes artistes de l'époque
ayant en commun le souci d'échapper à l'académisme, iront le chercher comme
tête de file de leur révolte, et cela en dépit des protestations du peintre,
qui ne tient pas du tout à se mêler à la cohorte bruyante des rapins. Manet
a d'ailleurs la naïveté de guigner le Salon, seule manifestation où
s'imposer alors. Cependant, rejeté de ce côté, il est finalement contraint
et forcé de manifester avec les remuants artistes qui se regroupent en
1863 au Salon des refusés. Et il devient malgré
lui la vedette de cette manifestation, celui auquel va l'opprobre du public.
Il expose le Déjeuner sur l'herbe (musée
d'Orsay), œuvre d'une facture savoureuse, mais encore sage. Ce qui choqua
dans le tableau, ce fut la présence d'une femme nue parmi des hommes
habillés. Cette nudité réaliste, dont le costume des hommes précise qu'elle
est contemporaine, cristallisa les sarcasmes : le nu n'était admis que voilé
de quelque prétexte mythologique.
On attribua à la jeunesse du peintre son trait d'audace, espérant qu'il
s'assagirait. Aussi le scandale fut-il bien plus grand encore en
1865, quand il présenta
l'Olympia (musée d'Orsay). Manet, cette fois, est un
récidiviste, et pourtant c'est le Salon officiel qui présente l'œuvre. Mais,
tandis qu'il se coupe progressivement du public qu'il espère toucher et des
confrères qui le feraient accéder à des honneurs auxquels il aspire (Degas
le lui reprochera assez), l'artiste groupe autour de lui tous ceux qui
recueillent du public les mêmes quolibets. Et pourtant il peint relativement
« sombre », suivant des préceptes venant de l'École ; Pissarro, Sisley,
Monet, tous ceux qui se rangeront sous la bannière de l'impressionnisme
peignent alors d'une manière nettement plus novatrice. Il est étrange de
constater que le public confondait ces artistes, effectivement
révolutionnaires pour l'époque, avec Manet et Degas, si soucieux encore de
netteté, de métier. C'est d'ailleurs la fréquentation des impressionnistes
qui amènera les deux peintres à se libérer plus complètement de la tentation
académique, qui aurait dû les faire apprécier du public du moment.
Le
peintre témoin sincère de son temps
Si la critique se rue sur Manet, une voix, cependant, s'élève, solitaire,
qui prend magnifiquement sa défense. C'est celle d'Émile Zola. Celui-ci a
alors vingt-six ans ; il est déjà connu du public, et sa parole fait
autorité. Il rencontre Manet en
1866, alors que celui-ci vient de voir refuser
au Salon son Fifre (musée d'Orsay). En
1867, le peintre frappe un grand coup. Comme
Courbet l'avait fait en
1855, il bâtit son « Louvre personnel » au coin
des avenues Montaigne et de l'Alma, en marge de l'Exposition universelle. Il
y réunit cinquante et une peintures. Dans le catalogue, il s'explique :
« L'artiste ne dit pas aujourd'hui : venez voir des œuvres sans défauts,
mais venez voir des œuvres sincères. » Il touche là le véritable problème
posé par son art, rejeté parce que visant moins une beauté conventionnelle
qu'une juste et vraie image de la vie.
De fait, Manet nous apparaît comme un parfait témoin de son temps. Alors
qu'un Cézanne se débat dans des problèmes techniques en inventant, comme
Degas d'ailleurs, une nouvelle grammaire plastique, lui s'embarrasse peu de
tels problèmes et avance à grands pas, peignant ses amis, sa ville, son
milieu social. Comme Baudelaire, il est un vrai citadin et un voluptueux ;
comme Zola, il est un curieux de tout ce que recèle une ville ; comme
Mallarmé, enfin, il est un raffiné. Gustave Geffroy (1885-1926), l'un des
analystes les plus lucides dans une époque particulièrement stupide, a bien
vu que l'artiste rejette les préceptes académiques pour peindre ce qu'il
voit, jusqu'à la simple indication sommaire se suffisant à elle-même.
Remarque capitale, car elle annonce cette manière de peindre qui épousera
les mouvements de la vie et donc acceptera la spontanéité comme valeur
première. Comme Zola, Manet découvre l'ivresse de la vitesse sur une
locomotive ; comme Degas, il se pose des questions sur l'expression
effective du mouvement. Témoin de son époque dans ce qu'elle a de
spécifique, la « modernité », il ne veut pas, pour autant, être peintre de
l'événement. Ainsi, pendant la Commune, il fait son devoir de citoyen, mais
s'abstient de prendre une position d'observateur en tant que peintre. De
même que Toulouse-Lautrec et Degas, il laissera d'admirables pages sur la
vie parisienne : la Serveuse de bocks
(musée d'Orsay) et le Bar des Folies-Bergère
(1882, Institut Courtauld, Londres) ont
leur place parmi les meilleures notations qui traduisent le frémissement de
cette vie de plaisir à laquelle, avec des tempéraments très différents,
Manet, Toulouse-Lautrec, Degas et Baudelaire étaient si sensibles.
Converti à cet impressionnisme qu'il a malgré lui préparé, Manet peint
bientôt, lui aussi, dans une palette très claire. Il travaille avec ses
jeunes amis sur les bords de la Seine, dans ce climat de canotage, de danse,
de réunions aimables immortalisé par les romans de Maupassant. Sa touche, en
s'éclaircissant, met mieux en valeur ce qu'elle avait déjà de vif, de ferme,
de moderne en somme. Le Monet sur son
bateau-atelier (1874, Bayerische
Staatsgalerie, Munich) en témoigne spécifiquement, ainsi que le précieux
petit Portrait de Mallarmé (1876,
musée d'Orsay). Mais, à côté d'œuvres d'une liberté propre à enthousiasmer
les impressionnistes et à justifier sa présence à leurs côtés (encore qu'il
ne participe pas à leurs expositions), Manet ne peut s'empêcher de peindre
parallèlement dans une facture plus contrôlée. Une ambiguïté persiste dans
son attitude : alors que Degas abandonne progressivement son bagage
scolaire, Manet y revient parfois comme pour prouver son savoir-faire ou par
nostalgie d'une audience qu'il trouvera pourtant à la fin de sa vie. Au
Salon de
1881, il reçoit enfin la médaille tant
convoitée. Quand il meurt en
1883, des suites d'une amputation de la jambe,
il est glorieux quoique encore partiellement incompris.
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